Pourquoi ne dis-je pas souvent merci ? (BN part-1)

2 Jul

En Inde, on ne dit pas merci, ou très peu.
Séjournant dans le pays depuis pas mal de temps, j’ai tendance à abandonner la pratique du « remerciage » à tout bout de champ, dont l’usage est pourtant vigoureusement préconisé dans nos contrées.

Quand je passe quelques temps en Europe, les gens s’étonnent de mon impolitesse.
Lorsque je demande : Jean-Paul, passe-moi le sel ! Je le reçois, mais ne dis pas merci.
Stephan, tu ne dis pas merci, fini-t-on par me demander d’un air un peu vexé.
Je ne sais jamais trop quoi répondre…

Cet article s’adresse à tous ceux qui ne comprennent pas mon manque de merci.

Posons-nous la question : pourquoi disons-nous merci ? Le merci, en fait c’est quoi ?

Tu fais quelque chose pour moi, je te rends quelque chose en retour, une parole. Il s’agit donc bien d’un aspect particulier de notre rapport à autrui. Le merci fait partie de notre système d’échange impliquant le don. Le don crée une dette, le merci paye (en partie) notre dette envers le donneur.

Le merci fait d’habitude plaisir à celui qui le reçoit. Lorsque nous rendons service ou donnons quelque chose à quelqu’un, nous recevons directement quelque chose en retour qui valorise notre action.
C’est probablement pour cette raison qu’on le préconise dès le plus jeune âge :  « mon poussin, dis merci ». C’est la moindre des choses…

Donc, le plus souvent, le merci permet de réguler le rapport entre deux personnes.
Vu comme ça, le merci témoigne de notre approche très individualiste, de notre rapport à autrui. Après avoir fait un don à « toi », mon « moi » attends directement quelque chose en retour.

J’ai un jour demandé à un ami indien pourquoi ils utilisent très peu le merci en Inde.
Il m’a répondu que chaque jour, chaque hindou, lors de la prière du soir, remerciait Dieu pour toutes les bonnes choses qui lui était arrivées dans la journée, et que cela suffisait. Inutile de mitrailler des mercis à longueur de journée, une simple gratitude à l’être suprême fait l’affaire.
A partir de cette explication et d’autres expériences vécues en Inde, j’ai beaucoup réfléchi à la question du merci dans ce pays, et je pense avoir capté quelque chose.

Pour comprendre, je propose d’imaginer la scène suivante.
Un incendie se déclare dans une maison inaccessible aux services de pompiers. Une chaine de voisins se constitue pour faire passer des seaux d’eau d’une personne à l’autre. Attendrions-nous de la personne qui reçoit un seau, qu’elle dise merci à celui qui le donne ?
Non, bien sûr, car l’acte de donner le seau d’eau n’est pas orienté vers la personne qui reçoit le seau. L’acte est réalisé envers un objectif commun qui est d’éteindre l’incendie.

De la même façon, en Inde, on ne dit pas merci, car le rapport à autrui est en fait beaucoup plus communautaire, collectiviste. L’acte individuel est réalisé de façon à ce que l’ensemble fonctionne bien. Si je rends un service à quelqu’un, c’est en fait à toute ma communauté que je rends service. Si je reçois un service, c’est car je suis utile à ma communauté.

Voici un exemple concret. Dans mon village de l’Himalaya, il n’y a pas de route. Tout doit être porté par un chemin qui grimpe à flanc de montagne. Si un villageois décide de construire quelque chose, il faut amener briques ou pierres par le chemin.
Le villageois en question va demander l’aide de tous les autres villageois. Pendant toute une journée, l’ensemble des villageois va transporter le matériel jusqu’à l’endroit voulu.
En fin de journée, le villageois qui a demandé l’aide va offrir de la viande et de l’alcool local. C’est la fête, on passe un moment agréable tous ensemble.
Pas un sous n’aura été déboursé, pas un merci n’aura été prononcé, mais le travail est fait et la journée se termine par un événement social qui soude les rapports entre tous. En offrant nourriture et boissons, il « remercie » en fait sa communauté, et pas l’individu.

En occident, s’il n’est pas réglé par de l’argent, un échange nécessite l’utilisation du merci.
En Inde, l’échange, le service et le don apparaissent comme quelque chose d’utile à un niveau supérieur, un niveau qui se situe au-dessus de l’individu.
L’individu n’est donc pas remercié, il est simplement un élément d’un système d’interdépendance, un membre de sa communauté, et il peut compter sur les autres.

Donc ne vous inquiétez pas, si je ne vous dis pas merci lorsque vous l’attendez, c’est parce que je vous considère comme un membre important de ma communauté, comme une personne qui peut compter sur mon aide quand c’est nécessaire.
Si je vous dis merci, c’est que je veux directement payer ma dette, et que je ne souhaite pas être redevable de quelque chose…

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3 Responses to “Pourquoi ne dis-je pas souvent merci ? (BN part-1)”

  1. Cam July 2, 2013 at 11:56 #

    Je me souviens avoir interrogé des indiens à ce propos (comment dit-on ‘merci’ en hindi). Plusieurs d’entre eux n’ont pas su me répondre et ça m’avait étonné de prime abord. Dans beaucoup de pays on ne dit pas nécessairement merci verbalement, mais l’attitude témoigne – parfois très subtilement – du respect (position du bout des doigts sous le poignet lorsque l’on sert/offre qqchose, main paume contre paume, se pencher en avant ou simplement incliner la tête, etc.). Exprimer le ‘merci’ (verbalement ou non), à mon sens, symbolise la CONSCIENTISATION d’un acte (offre, service) et la RECONNAISSANCE à l’égard de celui ou ceux qui s’implique(nt). Plus qu’une signe de politesse, exprimer sa gratitude fait partie d’un art de vivre ensemble. En tout cas, il s’agit d’un acte positif. Or l’accumulation de petites attentions, de marques de respect, de gentillesse, … ne contribue-t’elle pas à générer du bonheur ?
    Et pour finir, s’il n’est pas coutume de dire ‘daniavat’ en Inde, dire ‘merci’ fait partie du savoir vivre en Belgique. Tout comme couvrir ses épaules et ses jambes (pour une femme), manger avec sa main droite, cracher par terre, etc. sont des choses qui se font en Inde, mais pas en Belgique. Autrement dit, à chaque pays, chaque culture ses savoirs vivre. A chacun de s’accoutumer au pays dans lequel il/elle évolue, n’est-ce pas ?

    • hillsjester July 3, 2013 at 01:31 #

      OK Cam, content que cela te fasse réagir 🙂
      Je comprend bien la raison du merci chez nous. Mais comme tu le dis, l’art de vivre ensemble et la façon de générer du bonheur ne sont pas les mêmes en Belgique et en Inde
      Ce que je voulais montrer au travers de cet article, c’est que la nécessité du merci chez nous démontre l’aspect individualiste de notre rapport à autrui. Contrairement à l’Inde où l’échange et le don se situent à un niveau plus collectif qui n’implique pas l’utilisation du merci. En quelque sorte j’aime bien cette attitude plus communautaire. Habitant ici, je le vis pleinement et je l’apprécie. En Europe, je trouve que dans beaucoup de circonstances, le merci est devenu tellement automatique, qu’il a perdu de sa valeur.
      Et finalement, quand je suis en Belgique je me réadapte assez vite. Cela nécessite un peu de temps pour passer d’une habitude à l’autre, c’est tout. 😉

  2. Ben August 5, 2016 at 21:12 #

    Sympa ton rapport à Dieu

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