Une rando très spéciale – Partie 3

23 Jun

Suite de la partie 2

Je ne sais pas si je dois me réjouir ou pas, les premières lueurs du soleil apparaissent au-dessus des pics himalayens. Le soleil va nous réchauffer, je pourrais enfin faire une sieste, mais ce matin, je ne suis pas censé dormir, je dois aller jusqu’à Lambri.

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N’ayant point dormi, je ne me sens pas l’énergie de reprendre une marche en montagne. D’ailleurs, tout le monde ne va pas jusqu’à Lambri. Une bonne partie restera à Skirn pour préparer le deuxième repas.
J’avais pourtant dis à tout le monde que j’irai jusqu’au sommet. Mais bon tant pis, je me dis que ce sera pour la prochaine fois.

Au petit matin autour du feu

Au petit matin autour du feu

Le seul bébé du groupe est amené devant le temple où le prêtre l’attend avec une immense paire de ciseaux utilisée d’habitude pour couper la laine des moutons.  C’est un rituel que je n’ai pas vraiment compris. Il n’est réalisé que pour les garçons. À l’âge d’un an, la première coupe de cheveux doit être réalisée dans un temple. Celui de Skirn s’y prête apparemment bien.

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Le bébé est assis sur le mouton et le prêtre tente de lui couper les cheveux. Mais le fin cheveu de l’enfant ne se laisse pas trancher par les ciseaux qui ne connaissent que l’épais crin de laine. Je sors mon canif suisse qui fera l’affaire.

Je profite de l’endroit qui s’illumine des rayons dorés du levant. Un premier groupe part pour Lambri. C’est avec un petit pincement au cœur que je le regarde s’éloigner. Mais je reste sur ma décision, je me dis qu’il faut être raisonnable, surtout qu’après ça, il faut encore redescendre jusqu’au village.
Un deuxième groupe se met en route. Je reconsidère la question à nouveau. Je pèse le pour et le contre. Le contre l’emporte à nouveau.
Je confirme à tout le monde que je suis trop fatigué pour y aller. Je me sens un peu poltron, mais je l’assume.
Un troisième groupe, apparemment le dernier, prend le départ. Lorsque la dernière silhouette disparaît derrière un gros arbre, je crie à Om, mon voisin au village, que je vais à Lambri, et je cours pour rejoindre le dernier groupe.

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Je m’essouffle rapidement et je me demande ce qui a bien pu se passer dans ma tête… Je me rends bien compte que c’est par orgueil que soudainement je décide de partir, pour montrer à tous que moi aussi je peux y arriver. Mon égo fait son retour en force après sa torture nocturne.

Les muscles se réchauffent, le souffle se stabilise, je me sens heureux d’y aller.
C’est étrange, au plus on se rapproche du sommet, au plus je ressens de l’énergie qui me fait oublier la fatigue.  J’ai toujours ressenti ça en montagne en approchant un sommet. Comme s’ils étaient des lieux de concentration d’une sorte d’énergie naturelle. Je suis sûr qu’ici, le pendule du Professeur Tournesol danserait le French Cancan.

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Lambri

La forêt s’efface et laisse place à de beaux alpages roux qui ouvrent une voie herbeuse vers le sommet. A dix minutes du but, les villageois s’arrêtent et retirent leurs chaussures. Ils me font signe de faire pareil.  Ils m’expliquent que le sommet de Lambri est un lieu connecté avec une déesse, une mataji, une sorte de vierge. Lambri est donc à considérer comme un temple, et il est d’usage d’enlever ses chaussures avant d’y accéder.

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Nous arrivons enfin au sommet, pieds nus. Le fait d’être en contact direct avec le sol est magique. Je me sens plein d’énergie. Je vis une véritable extase. La vue est magnifique, on y voit clairement tous les sommets glacés du parc. Avec mes amis, on s’amuse à identifier tous les massifs et points de repère. Le massif du Kinnaur, les collines de Shimla, le massif de Dhauladhar où est réfugié le Dalai Lama, les régions désertiques de Lahaul & Spiti, et même au loin les premiers pics du Ladakh et des sommets tibétains.

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Et dire que c’est grâce à un élan d’orgueil que je suis là.
C’est étrange, cette nuit j’ai réalisé à quel point mon égo faisait de moi un pauvre guignol au mauvais caractère. J’ai réalisé que ce monde matériel, ce monde de l’individu, ce monde de l’égo n’est qu’illusion et que la vraie nature des choses, presque imperceptible, est partout, en tout, pleine d’amour et de pardon. J’ai senti en moi une force divine, un principe vital qui nous lie tous et qui nous anime. Lorsque j’ai réalisé ça, j’ai perçu mon égo comme celui qui gâchait tout, celui qui polluait mes pensées, mes paroles et mes actes en les rendant égoïstes, intéressés et narcissiques.
Mais maintenant, je réalise que sans mon égo, rien ne se produit. Si je vis ce moment extraordinaire au sommet de Lambri, c’est grâce à la vanité de mon égo.
La nuit dernière, j’étais prêt à mourir de honte, ce matin, je suis fier de vivre. Mais j’ai l’impression de vivre différemment. L’intime connexion que j’ai eue avec mon âme me tranquillise l’esprit, me donne confiance. C’est comme si une petite voix me disait : « ne t’inquiète pas je suis avec toi pour faire de belles choses ». Je sens mon âme en moi…
Anéantir mon égo fut un moyen d’établir une communication avec mon âme profonde, mais sans lui, je n’existerais pas, je perdrais mon identité et je ne serais plus en mesure de remplir la mission qui m’a été confiée.

Qu’est-ce qui me fait dire que nous sommes chargés d’une mission ?
L’opposition entre l’égo  et  l’âme telle que je la vis, existe également entre la nature et l’âme universelle (appelez la Dieu si vous voulez). Ce que nous vivons en tant qu’individu n’est qu’une forme miniature de ce qui se passe à l’échelle du cosmos.
Or, il suffit d’observer la nature pour se rendre compte qu’elle poursuit un but. Cela fait 15 milliards d’années que la nature change, évolue. Sans relâche, elle se complexifie, se diversifie et se propage. De l’atome d’hydrogène, elle a créé l’ADN. Du plus simple organisme unicellulaire, elle a engendré les mammifères. Du plus petit grain de sable, elle s’étend en milliards d’étoiles. Elle utilise l’énergie du cosmos pour fabriquer des forêts peuplées de millions d’espèces végétales et animales. Vous trouverez peut-être l’argument un peu faible, mais … il m’est inconcevable de penser qu’elle fait tout ça sans but.
La nature cherche, explore. Et pour le faire, elle créée des individus. Vous, moi, et tout ce qui en fin de compte, possède une identité. Nous participons tous à cette recherche. Nous sommes tous chargés d’une mission. L’individualité et l’égo(centrisme) sont nécessaires en regard des objectifs de la nature. La connexion avec notre âme, et dès lors l’âme universel est nécessaire pour comprendre quelle est notre mission, notre raison d’être.

Je me sens tellement bien ici au soleil au sommet de Lambri, contemplant l’Himalaya. Lambri m’a offert de nombreuses réponses à des questions existentielles. Mais il m’en reste une. Comment gérer son égo pour qu’il ne fasse pas de nous de simples bêtes égoïstes menant des existences sans raison d’être ? Voici ce que la Mataji de Lambri me répond.
Il faut faire sortir notre égo de ses mauvaises habitudes. C’est dans notre âme que notre égo trouvera les bonnes inspirations. Nous devons donc essayer par tous les moyens possibles de faciliter la communication entre notre âme et notre égo. De cette façon, notre égo peut progressivement s’éduquer, transformer son caractère pour qu’il nous amène spontanément, inconsciemment sur un chemin existentiel fertile et plein de sens. Je ne voudrais pas conseiller l’usage du cannabis pour y arriver. La prière, la méditation, l’introspection, les promenades dans la nature, sont des moyens efficaces pour communiquer avec notre âme.

Au sommet de Lambri, quelques pierres ont été rassemblées pour faire office de sanctuaire. Nous y déposons les quelques fleurs ramassées sur le chemin. On m’explique que chacun doit faire un vœu. Une puja est célébrées pour la Mataji. Si elle répond à notre prière, elle descendra jusqu’à nous pour exaucer nos vœux.
La puja terminée, on prend des photos, fume des bidis et papote tranquillement. Soudain, une femme pousse des cris. La mataji est arrivée, il faut quitter les lieux immédiatement. Nous dévalons la pente en courant jusqu’à l’endroit où nous avons laissé nos chaussures. A l’heure où j’écris ces lignes, mon vœu est en passe de se réaliser.

Le sanctuaire au sommet de Lambri

Le sanctuaire au sommet de Lambri

Le retour à Skirn se passe sans encombre. Le deuxième mouton a été sacrifié, le repas est presque prêt. Je décide de manger végétarien car après avoir dormi sur le mouton, je n’ai pas le cœur de manger sa viande.

Après le repas, tout le monde plie bagages et se prépare pour le retour au village. Je décide de partir assez tôt car je devine que la descente sera laborieuse. Je me mets en route avec un de mes voisins. Je marche plus lentement que lui. Je lui dis qu’il peut aller à son rythme, je me rappelle du chemin jusqu’à Chanan Tchatch. Il cavale et disparaît devant moi.
Oui, mais voilà, en descendant péniblement avec mes jambes qui font mal, il semble que je rate la bonne voie et que je m’égare sur un ancien chemin traversant la forêt et qui ne mène nulle part.
Gloups…
Je ne veux pas croire que je suis perdu, et je ne veux surtout pas remonter. D’abord confiant, je décide de continuer à descendre. J’essaie de reconnaitre la topographie, mais elle ne correspond pas à ce que je me rappelle de la montée.
Le chemin a maintenant complètement disparu. Je ne sais pas quoi faire. Je n’ai pas la force de remonter, descendre ne mène à nul endroit que je connaisse, et tenter une escapade à gauche ou à droite ne ferai qu’aggraver la situation. Je m’assois pour réfléchir. L’idée de me perdre dans cette forêt de montagne ne me plaît pas du tout. Pourtant, je suis bien forcé d’accepter la situation, je suis bel et bien perdu. J’appelle au secours, personne ne répond. Décidemment, cette montagne m’aura fait vivre pas mal d’expériences…

Je repense à nouveau aux léopards et autres bêtes dangereuses. Ce ne serait vraiment pas de chance, mais ici tout seul dans la forêt, je suis à la merci du premier qui passerait par là. Je ne souhaite pas mourir, ni de cette façon, ni aujourd’hui…
Mourir. Je ne sais pas trop pourquoi, mais je prends le temps d’y réfléchir, perdu dans cette forêt. Les événements de la nuit dernière me font penser que mourir ne sera pas une fin. Je sais que mon âme ne mourra pas, qu’elle ne fera que quitter mon corps. Je comprends mieux la mort. Elle me fait moins peur, car je sais qu’elle sera un moment de rencontre avec l’amour pur.

Mieux comprendre la mort, c’est également mieux comprendre la vie.
Pourquoi l’âme primitive a-t-elle choisi de se lancer dans cette aventure qu’est la vie ? Elle devait probablement être en paix. Peut-être trop.
Elle ne se connaissait pas. Pour avoir conscience de soi, il faut au moins être deux. Si je ne rencontre jamais personne, s’il n’y a pas d’autre, je n’ai pas de nom, je ne sais pas qui je suis. Dès lors, comment jouir d’être soi ? C’est impossible.
Pour se connaître, elle a dû se diviser. Mais on ne divise pas de l’énergie. Il fallait d’abord transformer cette énergie en matière. C’est ainsi que l’âme primitive est rentrée dans le monde matériel des phénomènes, dans la sphère de l’expérience.
Depuis des milliards d’années, elle se divise, se rencontre, apprend à se connaître. Lorsque deux personnes se rencontrent, c’est l’âme universelle qui rencontre l’âme universelle, c’est Dieu qui rencontre Dieu.

La vie, c’est le choix de l’âme universelle de tout oublier pour tout réapprendre. Le choix de réécrire une histoire, de reparcourir un chemin vers l’ultime vérité, l’ultime béatitude. C’est un peu comme quand nous devons connaître un moment de souffrance pour redécouvrir le vrai bien-être. C’est un peu comme oublier quelque chose et puis s’en rappeler.
Lorsque l’on s’ennuie, on pense souvent à faire un jeu. Quelque fois des jeux risqués, qui nous amènerons peut-être des malheurs. On ne souhaite pas les malheurs, mais lorsqu’ils viennent, on sait qu’après la pluie, vient le beau temps. Et le beau temps, on le dégustera encore plus que celui d’aujourd’hui, car on sera passé par une phase de souffrance.
L’âme universelle a aussi voulu jouer. Et son terrain de jeu, c’est la nature, c’est nous.

C’est en fait ce que raconte l’histoire de la genèse avec Adam et Eve. Pour l’âme primitive (Eve) la tentation était trop grande, il fallait goûter la pomme. C’est la chute d’Eve dans le monde des phénomènes, des souffrances et des plaisirs.

Finalement, je décide de descendre. Au pire, je ne retrouve pas mon village, mais je finirai bien par arriver à la rivière Thirthan que je connais bien et qui est longée par une route.
Au travers des buissons, et des hautes herbes de forêts, je dégringole sur la pente en tombant régulièrement. De temps à autres, je tends l’oreille à tout hasard, et je lance un cri dans l’espoir que quelqu’un m’entende.

Par chance, de cette façon, je retrouve un des groupes. Quel soulagement ! J’étais vraiment prêt à courir 2000 mètres de dénivelée à travers tout pour éviter de passer la nuit seul dans la forêt.
On rejoint le village en trois heures de descente.
Quel plaisir d’arriver à la fin d’un belle rando en arrivant chez soi !

À y repenser, je comprends pourquoi un temple se dresse à Skirn et un sanctuaire à Lambri. J’y ai vécu tellement d’aventures de l’esprit. Des forces spéciales y séjournent sûrement. 😉

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2 Responses to “Une rando très spéciale – Partie 3”

  1. Joëlle June 24, 2013 at 12:24 #

    Non, Stephan, nous ne sommes pas seuls… Je tente de me connecter à cette belle énergie qui nous entoure par la méditation, un petit peu tous les jours, même dans la voiture, avant de commencer ma journée de travail, et ça me fait un bien fou, fou, fou ! Nous sommes UN, interconnectés. On peut se faire confiance, avoir confiance… Merci pour ta belle expérience.

    • hillsjester June 24, 2013 at 23:09 #

      Merci pour ton commentaire Joëlle.
      Je comprend bien ce que tu veux dire. 😉
      Je trouve ça dingue qu’on n’apprend pas ça aux enfants à l’école, au cours de religion par exemple. Cela ferait tellement de bien à notre société, à tellement de jeunes perdus.
      Essayons au moins de partager l’idée par nous-même.

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