Une rando très spéciale – Partie 2

31 May

Suite de la partie 1.

Pour passer le temps, et comme cela faisait longtemps que cela ne m’était plus arrivé, je rejoins un groupe de fumeur de cannabis. Comme chez nous, le joint tourne entre les fumeurs qui tirent deux ou trois taffes à chaque passage. Notons une petite différence, lorsque le joint arrive dans vos mains  pour la première taffe, vous devez le lever jusqu’au front avec les deux mains et prononcer une parole en l’honneur de quelques divinités, disons “Hare Rama, Hare Krishna”.

Rapidement je sens venir la bénédiction de Rama et Krishna sous la forme d’une ivresse qui n’a rien à voir avec celle de l’alcool.

De vos cours de biologie, vous vous rappelez peut-être que l’influx nerveux est un phénomène électrique. En fait, il est électrique lorsqu’il parcourt le nerf. Mais lorsque l’influx doit passer d’un nerf à l’autre, entre deux synapses, ce n’est plus une transmission électrique, mais chimique. Une substance est produite pour communiquer l’information entre deux nerfs.

Le cannabis, une fois dans le sang humain, a la particularité d’influer sur la chimie s’opérant entre deux synapses, de façon à ce que l’influx nerveux lors de la transmission au niveau des synapses est ralenti.
Avant de devenir une manifestation consciente, les pensées empruntent le système nerveux cérébral. Fumer du cannabis a donc une conséquence directe sur la façon de penser et de réfléchir.

Étant devenu incapable de comprendre la conversation en Hindi du fait de mon ivresse (et celle des autres), je quitte discrètement le groupe et décide de préparer  ma paillasse. Je choisi un endroit plus ou moins plat à l’écart des festivités. Je rentre dans mon sac de couchage sans enlever un vêtement, car la température est tombée bien en dessous de zéro et que le vent glacial traverse effrontément toute mes couches.

Je me couche confortablement sur le dos afin de pouvoir observer le plafond de la chambre, un immense ciel étoilé sur lequel se dessinent les cimes des quelques arbres centenaires qui siègent à Skirn. A cette altitude, sans l’éclairage des villes et des routes, la lumière des étoiles les plus faibles devient visible. Les coins du ciel qui nous apparaissent d’habitude vides et opaques, se remplissent de milliers d’astres brillants dont on a peine à imaginer l’immensité et l’éloignement. En même temps, l’obscurité des espaces interstellaires devient plus dense, plus sombre. Comme une image pixélisée dont on augmente la définition, de nouveaux détails  apparaissent, le contraste augmente, et cela créé une sensation de profondeur, de relief. Dans un tel paysage céleste, les constellations s’évanouissent dans les nuages d’étoiles, je ne reconnais plus rien, je me perds dans l’univers, je rêve les yeux ouverts.

A la magie du ciel s’ajoute la magie du bhang. Je plane littéralement. Mon corps est léger, je ne sens plus vraiment le froid, en fait, je ne ressens rien, tout en moi se repose.

Soudainement, il se produit dans mon esprit un phénomène très spécial.
Je repense à un quelconque événement de ma journée, mais l’effet du cannabis m’y fait repenser d’une façon beaucoup plus sévère envers moi-même. Dans les différentes scènes qui repassent dans mon esprit, je me vois de l’extérieur. J’analyse mes comportements et mes rapports aux autres avec beaucoup moins d’intervention de mon égo. Du coup, mes propres intérêts, qui, d’habitude, guident mes pensées, mes paroles et mes actes, n’ont presque plus de valeur dans le jugement que je porte. Cette analyse de moi-même m’apporte un profond sentiment de honte. Je n’arrive plus à me trouver toutes les excuses, l’égocentrisme s’éteint et je réalise alors que je ne suis qu’un bête égoïste. Je réalise à quel point les autres doivent souffrir de mon caractère.

J’ai envie de pleurer, je pleure sans larme, la douleur est intérieure et très profonde. Mon égo vit l’instant présent comme une insupportable torture.

Malgré cette souffrance qui me donne le vertige, je ressens comme une autre force en moi, beaucoup plus sereine, attirante, et qui semble prête à tout pardonner.

Serais-je en proie à un phénomène de schizophrénie ? D’un côté il y a comme une espèce de bête égoïste qui semble constituer l’essentiel de de mon être en temps normal. De l’autre, se dévoile peu à peu quelque chose de beaucoup plus profond, pur. C’est une partie de moi qui est complètement désintéressé, qui voit juste, qui est plein d’amour, mais qui au quotidien est tellement enfoui dans les strates de mon égo que j’en ai très rarement conscience. Graduellement, mon égo est obligé d’admettre sa misère, il relâche son emprise sur mes processus de pensée. Et finalement il capitule, il se meurt. Le champ est libre, je ne pense plus, mon âme s’ouvre, c’est comme si je rencontrais le divin. C’est ce que certains auteurs ont nommé l’expérience numénique, l’expérience du numen.

C’est alors un vrai moment de magie. Ma conscience est enfin tranquille. Elle ne pense plus, elle voit. Elle voit les phénomènes avec une étonnante clairvoyance. Il n’y a plus de logique rationnelle propre à l’état d’éveil, au monde matériel.

Que s’est-il passé dans mon esprit ? J’ai ma petite explication.

À l’origine, la pensée est une impulsion issue du plus profond de notre âme, en intime connexion avec le principe vital universel. Cette impulsion apparait à la surface intérieure de notre cerveau comme une bulle d’air qui sort de l’eau, et son contenu est récupéré par le système nerveux cérébral.

Tout au long de notre vie, les connections nerveuses de notre cerveau s’agencent et s’organisent en fonction de notre éducation, nos expériences, nos relations, nos comportements. Cet agencement dresse le schéma de notre caractère. C’est en quelque sorte la fiche technique de notre égo, et elle est en permanente évolution. La pensée originale est canalisée par notre système nerveux qui la transforme, la brouille, la divise, lui fait emprunter de multiple chemins. Notre système nerveux donne à l’impulsion originale les couleurs de notre caractère, jusqu’à ce qu’elle devienne un flot de pensées beaucoup plus égoïstes, dont nous prenons conscience et qui va dicter nos paroles, nos motivations, et donner l’impulsion nécessaire à nos actions.

Après avoir fumé ou mangé du cannabis, l’influx nerveux étant ralenti, la pensée originale va simplement subir moins de perturbations, moins d’influence de la part de notre égo. L’effet du cannabis associé à une démarche d’introspection, méditative, nous donne l’occasion de déplacer notre niveau de conscience vers notre âme, vers la source de nos pensées. C’est une occasion unique de « réfléchir » à notre véritable raison d’être, tout en étant en connexion avec la conscience cosmique.

Soudain, un craquement de branche me fait revenir dans le monde des phénomènes. Je me dis, ça doit être un quelconque animal qui rôde. Presque inconsciemment, mon esprit dresse la liste des animaux peuplant les forêts de la région. Gloups, quatre d’entre eux me font frissonner : le cobra, l’ours brun, l’ours noir et le léopard. Je réalise également que je dors bien à l’écart du groupe, exactement à l’endroit où nous avons tous eu notre repas. Les déchets de viande de mouton abondent. Un léopard attiré par l’odeur pourrait très bien être embusqué dans les parages.

L’effet du cannabis m’empêche de penser à autre chose, l’idée du léopard prêt à me bondir dessus m’obsède, je sors prudemment de mon sac de couchage et rejoins mon groupe de fumeurs.

Ils sont assis autour d’un grand lit de braises. Les autres villageois sont agglomérés autour des feux. En fait, personne ne semble dormir. A l’écart des feux, il fait trop froid. Devant les feux, la chaleur est trop vive et la fumée tourne de façon à ce qu’aucune position ne soit réellement confortable.

Mes fumeurs de cannabis ont la meilleure place. Les braises diffusent une chaleur très agréable et ne dégagent pas de fumée. Lentement, elles se couvrent d’une couche de cendre, ce qui réduit le rayonnement. A intervalle régulier, un des fumeurs se munit d’un bâton et quadrille dans les braises pour faire ressortir les parties rougeoyantes. Ses yeux et son léger sourire de bhangi, sa transparente tranquillité intérieure et la douceur de ses gestes lui confère les allures d’un magicien qui allume le sol avec sa baguette magique.

J’ai envie de me coucher, je retourne près d’un des feux où dort le deuxième mouton. Sa fourrure est épaisse. Discrètement, je m’assois près de lui, je me rapproche lentement, je m’allonge les pieds vers le feu et pose confortablement ma tête dans la fourrure du mouton. Il ne bronche pas.
Je ressens un sentiment de pitié, demain il sera tué.

La nuit se déroulera de cette façon jusqu’au petit matin. Je n’aurais pas fermé l’œil de la nuit.

La suite dans la partie 3 😉

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