Les fantômes du Jharkhand

12 Nov

Les fantômes du Jharkhand

Cet article s’adresse à tous mes amis cartésiens, qui s’ignorent ou déclarés.

Habiter une autre région du monde, dont la culture a ses racines dans un autre environnement, un autre climat, une autre histoire, peut apporter à celui qui le vit, une série de questionnements. Surtout s’il s’agit d’un milieu rural où la tradition ancestrale est encore vivace.

Il est un phénomène auquel j’ai affaire presque quotidiennement dans le Jharkhand, les fantômes.

Perso, je n’en ai jamais vu, ni je n’ai du traiter avec eux directement. Par contre, les personnes qui me sont les plus proches ici dans le Jharkhand, me relatent souvent leurs déboires avec les fantômes, et quelque fois dans des contextes aussi sérieux que celui d’une réunion de travail.

La première fois que c’est arrivé, c’était à Binda, village tribal aux abords d’une voie routière importante où j’ai vécu quelques mois.

Ce matin là, Léon mon voisin, père de trois enfants, attendait patiemment notre réveil pour nous relater ses aventures nocturnes. Dès mon réveil, d’un air tout affairé, il m’expliqua que durant la nuit, il s’était battu avec un fantôme. De sa main gauche pendait une pièce à conviction, sa chemise déchirée et parsemée de traces de terre.

Étant un averti de la rencontre culturelle, je l’écoute et le considère respectueusement dans ses propos, si bien qu’il m’allongea toute l’histoire sans retenue.

Je fini tout de même par lui poser la question : « il y a vraiment des fantômes dans le Jharkhand ? ». Oui me dit-il, et dans ton pays, il y en a aussi ?

C’est alors qu’il fallait habillement lui représenter la réalité de chez nous, sans qu’aucun de nous ne paraisse ridicule.

Je lui ai répondu qu’il existait certainement encore des fantômes en Europe, mais que peu de personnes y croyaient, et que dès lors, ils se faisaient rares.

Cet événement réveilla en moi une impression que j’avais déjà eue par le passé. Est-il vraiment raisonnable de dire ‘je crois aux fantômes ou je ne crois pas aux fantômes’, ‘les fantômes, ça existe, ou ça n’existe pas’.

La façon dont Léon m’avait raconté son expérience avec les fantômes reflétait vraiment un vécu, sa perception de la réalité. Qu’est-ce qui me permettrait de dire qu’il divague, ou qu’il invente ?

Ce matin là, ce qui s’était effectivement passé pendant la nuit nous importait finalement peu. Qu’un fantôme “en chair et en os” soit venu le provoquer, ou qu’il ait simplement imaginé la scène, son récit du matin et sa chemise déchirée, nous avaient mis face à une situation bien réelle. Cela avait placé un fantôme agressif dans nos esprits et avait donc à jamais changé le cours nos vies.

Mais si la situation qui suit l’événement fantasmagorique est réelle, il y a bien une phase d’origine de ce réel, un moment de création.

Lorsqu’un peintre visualise son œuvre avant de la peindre, n’existe-elle déjà pas ?

Voir quelque chose, ou simplement se le représenter dans l’esprit, n’est-ce pas finalement similaire, n’est-ce pas deux manifestations de la même réalité, mais à un autre niveau.

Si l’acte de création ne se produit pas lorsque le peintre peint, mais lorsqu’il pense sa toile avant de la peindre, ce qui se présente à notre esprit est la première des réalités.

Voilà pourquoi les fantômes existent, parce qu’il y a des gens qui vivent avec. Que les fantômes soient des manifestations matérielles ou soient imaginaires, dans les deux cas, ils sont des expériences pour l’esprit, ultime créateur du réel.

Ce phénomène de fantômes est devenu pour moi encore plus intéressant lorsqu’il s’est manifesté au sein de tout un groupe, de toute une communauté.

Ici, je peux parler de fantômes à n’importe qui, ils auront tous une histoire à me raconter. En village, les fantômes sont considérés comme des âmes perdues, errantes, en transition entre la vie et la mort. Certains sont là pour se venger, d’autres sont sous le contrôle de sorcières, d’autres sont là depuis la nuit des temps, car lorsque Dieu a jeté toutes les âmes sur la terre, certaines sont mal tombées et n’ont pu s’incarner dans quelque chose.

Samuel, le jardinier de notre pépinière, se plaint régulièrement des fantômes qui viennent le déranger pendant la nuit. Ils font beaucoup de bruit sur le toit et empêche sa fille de dormir. Me croyant insensible à son problème, il a fait lui-même appel à une sorcière pour s’en débarrasser, mais ça lui a certainement couté 1000 roupies.

A Turang, village fantastiquement isolé et préservé du christianisme, cela fait un an que tout le village ne parle que de fantômes, depuis qu’un serpent a tué un villageois.

Les membres de la famille de la victime, ne croyant pas au simple hasard de la mort de leur frère, ont consulté le sorcier du village (ici, ils disent « celui qui fait de la magie blanche ») pour lui demander qui était à l’origine de cet acte.

Le sorcier leur dit le nom de la personne qui avait envoyé un fantôme sous la forme d’un serpent pour tuer la victime.

Ils allèrent chez la personne en question pour lui demander des comptes. La personne admit que c’était bien elle qui avait envoyé le fantôme, mais qu’elle n’avait pas eu le choix, car si elle ne nourrissait pas de temps en temps ses fantômes, c’est à elle que ses fantômes s’attaqueraient. Pour réparer son acte, la personne dut offrir une chèvre qui a été sacrifiée, puis mangée par tous les villageois.

L’affaire ne s’arrêta pas là, elle monta jusqu’au conseil du village qui a dû prendre les mesures qui s’imposent pour décourager les fantômes à rester dans le village. Après plusieurs sacrifices de chèvres blanches, et surtout de nombreuses discussions entre tous les villageois (près d’un an!), la paix semble peu à peu revenir à Turang. Avant cette histoire de fantômes, il y avait de nombreuses tensions sociales dans le village, maintenant, tout semble s’être résorbé.

En tentant de déchiffrer ce qu’il se passait à Turang, j’ai compris que, ces affaires de fantômes, font partie du système social villageois.

Les fantômes se manifestent principalement lorsqu’il y a des tensions, des jalousies, des disputes, etc. Ils canalisent les bonnes ou mauvaises volontés. Par l’intermédiaire de médiateurs, sorciers et sorcières, ils mettent en lumière les nœuds sociaux, ils incitent à ce que toute la communauté se mobilise pour résoudre les problèmes de chacun.

En quelques sortes, ils sont les représentations du pouvoir de nos sentiments, nos motivations, nos frustrations, nos émotions. Que quelqu’un vive une émotion forte dans le village, et un fantôme apparaitra pour canaliser son émotion vers tel ou tel objet de son tourment.

C’est une façon de voir le monde qui crée une autre réalité, par une autre logique. Et comme tous ceux de la même communauté comprennent les choses selon le même mécanisme, la même logique, cela devient un phénomène culturel; les fantômes existent au même titre que tout le reste. C’est un autre univers. Un univers parmi les autres, créé par Lui-les-Dieux.

La construction de la réalité est donc culturelle. Mais alors chez nous aussi !!! Quel genre de réalité avons-nous créé ?

Comprenons que la réalité que nous avons créée est le produit d’une longue histoire parsemée d’important points de courbure dans le système de pensée, comme Aristote, Pythagore, Moïse, Jésus, Copernic, Newton, Descartes, Marx ou encore Einstein. C’est notre bagage judéo-chrétien-cartésien.

Dans notre monde, le matériel a pris le dessus sur les phénomènes de l’esprit. Il nous faut du tangible, du palpable. Même pour guérir nos troubles de l’esprit, nos douleurs, il faut un médicament, quelque chose qu’on peut tenir au creux de la main, et dont l’emballage contient des explications sur tous les liens de cause à effet, désirables ou indésirables, qui vont se produire lorsque les molécules de la pilule réagiront avec votre corps.

Sans dire qu’elles sont mauvaises, je connais des mères qui, lorsque leur enfant a un problème, plutôt qu’essayer de connaître l’origine social du mal-être, vont demander, « est-ce que tu as pris un médicament ? » . Racontez-ça à un villageois de Turang, il vous regardera comme nous le ferons quand il nous parlera de ses histoires de fantôme.

Le fin fond de notre réalité est aussi nébuleux que celui des villageois tribaux, il se situe dans des processus physico-chimiques opérant dans le monde du vivant comme l’électronique dans un ordinateur. Ils offrent une autre compréhension des problèmes de santé et de société, et offrent donc d’autres façons de les régler, plus médicamenteuses.

Ce sont des univers différents, au sein desquels les réalités se sont construites différemment. L’une n’est pas plus vraie que l’autre, elles coexistent.

Advertisements

2 Responses to “Les fantômes du Jharkhand”

  1. paul vercheval June 23, 2013 at 12:46 #

    of course… bien dit,bien raconté… je pensais que c’était “connu”… mais, je pense qu’il faut à tout instant le rdire… l’Homme a tjs eu besoin de … Dieu,fantôme,et autres… alors que la réalité n’est que réelle…!! mais, j’aime bien ces histoires… et d’ailleurs, ‘aiemrais bien y croire… notamment chez les sorciers de … “castaneda..” mais, je suis… enfin, j’essaie d’être le plus possible “chamanique”… ce qui rejoint quand même toutes ces histoires… auxquelles … j’y croirais bien, car… nous, êtres humains ne connaissons “Rien”… il y a qqchose qui nous dépassent et par ex: le NOIR existe, et la l’existence du “RIEN” non plus… mais nous parlons language humain… nous n’avons pas de mots pour exprimer ce que nous ne connaissons pas…!! et malgré toute notre intelligence humaine… je pense que nous ne conaissons même pas le “yota”… de tout… ça !!! c’est pourquoi, je pense (encore)…. que les primitifs avaient et ont encore plus de logique que…. “NOUS”…!!! j’ai parfois l’impression q’avec notre “science/technologie”… nous connaissons tout… alors, que la Nature, et biodiversité… que nous analysons of course, nous apprennent tellement e choses qu’on ignorait…. !! je pense que nous évoluons bien… dommage et franchement il faut détruire, ou trouver une solution contre le “capitalisme”… c.ad “le pognon avant tout”… apparemment, nous n’avons qu’une planète… et purée, il faut la garder “belle”…!!

    • hillsjester June 23, 2013 at 21:08 #

      Paul,
      Content que tu ais aimé l’article 😉
      Tu as probablement raison, ce que j’écris est “connu”. Mais n’ayons pas peur des mots, notre “train train quotidien” maintient ce genre de pensées quelque part derrière notre conscience. Et je trouve ça dommage.
      J’aime écrire pour remettre ce genre de considérations à flot au travers des histoires que je vis ici en Inde.
      Tout n’est pas une histoire de connaissances. Il s’agit plutôt de points de vue et de logiques construites dans des terrains culturels différents.
      Et oui, aucun doute, notre logique moderne, technologique et capitaliste a fait son temps, il faut passer à autre chose.
      C’est également pour cette raison que dans mes textes, j’essaie de détrôner notre logique pour la ramener à ce qu’elle est : pas l’ultime logique, seulement une logique de plus.
      😉

Leave a Reply

Please log in using one of these methods to post your comment:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: