Entretien sur le développement – 2011

11 Nov

Interview de Hillsjester réalisé par Dorothée, étudiante en Sciences du Développement à l’ULB, en vue de réaliser son mémoire et de rédiger son rapport de stage chez Telluris. 2011.

Quelle est votre vision du développement ?

Elle est en tout cas très éloignée de la notion de développement telle qu’elle est généralement comprise. Soyons clair, même si les critiques internes à l’occident sont de plus en plus présentes, le développement reste encore aujourd’hui un paradigme, un modèle socioéconomique purement aristotilicien, judéochrétien, cartésien, capitaliste, en bref occidental, qui semble être la norme à suivre dans tous les changements s’opérant dans les sociétés en  « transition ».

Alors ma propre vision du développement… J’associe développement au processus naturel d’évolution. Le développement est la forme humaine de l’évolution naturelle. Tout a changé, change et changera encore. Il y a donc une force naturelle en jeux, et comprendre le développement passe avant tout par la compréhension de cette force. En fait cette force est en tout être-vivant, en chacun d’entre nous. C’est elle qui nous pousse à l’action, à faire des choses pour se sentir mieux, à faire des choses dans un but que nous partageons tous, et qui est d’améliorer notre bien-être. L’action nous apporte des expériences et nous fait donc rentrer dans une perpétuelle phase d’apprentissage, de développement.

Ce qui au départ peut être considéré comme individuel devient très rapidement socioculturel. Nous partageons nos expériences, elles se transmettent au sein de nos proches, et se diffusent dans la société. Ce qui est à l’origine un développement individuel devient inélucatblement la source d’une dynamique socioculturelle, ce que j’appelle le développement.

Donc à mon sens, le développement ne devrait pas être un « top-down process » comme c’est le cas aujourd’hui, mais bien un processus qui démarre dans les gens et qui nourri les changements s’opérant dans leur milieu social.

La révolution arabe qui est en route est une belle illustration de ma vision du développement qui s’oppose au développement global.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler de cette manière avec les villageois ?

Je n’ai rien choisi, j’ai commencé d’une manière que je considérais bonne -sur base de principes appris à l’université- ce qui m’a permi de faire beaucoup d’erreurs… J’ai du, à chaque erreur, ajuster ma façon de travailler, pour aboutir à ma manière actuelle de travailler qui est (bien sûr) toujours en « développement ».

Quelles ont été vos motivations dans le choix de vos projets?

C’est une erreur de dire que j’ai choisi les projets. Je te rappelle que ce sont les villageois qui ont décidé. Le programme d’aujourd’hui est toujours dans la continuité de ce qui avait été exprimé par les villageois lors d’un sondage que nous avons organisé début 2008. Ceci dit, il est clair qu’il est impossible d’intervenir au sein d’une population sans y mettre son grain de sel. Ton unique présence perturbe le milieu, un peu comme mettre un thermomètre dans un liquide change la température du liquide, et donc la température que tu lis n’est jamais correcte…

Donc notre vision personnelle s’est un peu imprégnée dans la communauté, c’est inévitable. Cette vision est ma motivation. En deux mots, c’est le souhait de voir s’harmoniser les rapports entre l’Humain et la Nature. Que la dichotomie entre nature et culture s’estompe. Et que la recherche du bien-être se fasse d’une manière écosystèmique du local au global. Compare cette vision et le programme de SWAPAN, tu verras bien le fil conducteur.

Votre personnel  est originaire de la tribu avec laquelle vous travaillez. Est-ce un choix délibéré ? Quels sont les avantages et les inconvénients ?

Les avantages :

Communication – Bien que l’Hindi soit de plus en plus répandu en village, le Mundari est un must pour un travail social. Au delà de la langue, le système de pensée Munda a des spécificités que seul des Mundas peuvent connaître. Mon personnel a été habitué à transcrire une logique rationnelle en une logique villageoise.

Culture – Cela évite bien des erreurs de travailler avec des gens de la même origine que les bénéficiaires. Comment appeller les villageois pour un meeting ? Comment gérer les sorcières  et les fantômes errants ? Quels sont les coutumes à respecter ou à prendre en compte ? etc.

Social – pas besoin de faire toute une étude socio-anthropologique pour comprendre la structure familiale, villageoise, etc.

Les inconvénients :

Mon personnel s’empêtre trop facilement et personnellement dans les problèmes des gens. Ils ont peu de recul par rapport aux situations sociales et sont régulièrement pris émotionnellement dans toutes les affaires villageoises. C’est quelques fois difficile à gérer.

Pensez-vous que l’expertise de professionnels occidentaux est importante pour aider à la réussite d’un projet de développement ?

Ce qui est important c’est d’apporter un peu de rigueur et d’être systématique. Le reste est à mon avis surperflu, si pas une entrave aux dynamiques socioculturelles locales. Sur le plan technique, il faut être très prudent et n’intervenir que si vraiment, c’est une demande villageoise et que les savoirs locaux s’avèrent inéfficaces ou inappropriés dans un contexte nouveau.

Tout dépend évidemment du milieu dans lequel tu travailles et ce que tu as comme vision / objectif. Dans le cas qui nous intéresse (tribu Munda en Inde), je crois très peu en la pertinence de l’expertise occidentale pour le « développement » des villageois tribaux. Mon expertise me permet d’intervenir comme catalyseur des initiatives locales, et je ne veux pas être plus que ça.

Que pensez-vous des rapports Nord-Sud ?

Injustes, inéquitables, ethnocentristes, post-coloniaux, intenables, dangereux, néfastes, culturo-destructeurs, hypocrites, écologico-désastreux, injustifiables, générateurs de conflits, inhibiteurs des opportunités des peuples du Sud, impérialistes, honteux, alimenteurs des richesses du Nord, pompeurs des richesses du Sud, etc

Ceci dit, les choses changent et je ne pense pas que l’on puisse encore parler des rapport Nord-Sud. Les sociétés émergeantes (ou conquérantes selon la nouvelle terminologie) ont des économies qui menacent la suprématie occidentale, mais cela se fait selon un schéma interne similaire à ce que nous pouvions appeller les rapports Nord-Sud. Je veux dire par là que tous les adjectifs que je viens d’énoncer peuvent maintenant se greffer sur les rapports entre les populations rurales et populations urbaines des pays comme l’Inde dont je connais bien le cas.

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