Discours pour la soirée Telluris – 2011

11 Nov

En Inde

Cela fait maintenant plus de 6 ans que Telluris travaille en Inde. Pour ceux qui n’ont jamais mis les pieds en Inde, j’imagine qu’il doit être assez complexe de se faire une idée de la réalité au quotidien de ce pays et des gens qui l’habitent.

L’inde est immense et possède une grande variété de reliefs, paysages, de climats, de cultures. Son histoire est très riche, et elle a toujours été un carrefour pour une multitude de civilisations.

Mais le but de mon exposé n’est pas de vous présenter l’Inde. Je me limiterai à un de ses petits recoins où la population se distingue franchement du reste du pays.

Tribus du Jharkhand

Nous nous situons dans le centre-est de l’Inde, dans l’état du Jharkhand, sur un plateau au Sud de la plaine du gange. Des rivières se sont enfoncés au travers du plateau, lui donnant à certains moment des allures montagneuses. Il y a encore peu de temps la région était intégralement recouverte d’une forêt tropicale d’une biodiversité extrêmement variée.

Le climat y est très spécifique. De juin à septembre, ce sont trois mois de fortes pluies, la mousson. Le reste de l’année est sec, avec des températures douces en hivers et des températures extrêmement chaudes d’avril à juin.

Le Jharkhand est resté à peu près inhabité jusqu’il y a quelques siècles. A ce moment, fuyant la domination des dynasties musulmanes, des communautés tribales ont migrés et se sont sédentarisées dans ses forêts. Pendant plusieurs siècles, ces communautés tribales, dont la plus importante est la communauté Munda, ont évoluées quelque peu à l’abri des influences musulmanes et hindoues.

La culture tribale

Du fait de leur sédentarisation, les munda ont développé une nouvelle culture, des nouveaux savoirs, de nouveaux modes de vie communautaires adaptés à leur nouvelle situation, à leur nouvel environnement. C’est encore cette culture qui s’observe aujourd’hui dans de nombreux villages Munda les plus reculés.

Le premier aspect de leur culture est leur attachement à leur terre et le culte des ancêtres, qui sont les garants d’une continuité harmonieuse d’une génération à l’autre. Les ancêtres habitent les terres et veillent sur leurs descendants. Aujourd’hui encore, ce lien avec les ancêtres est vivace. Par exemple, avant de boire une bonne bière de riz préparée en village, les villageois offrent un peu du breuvage à leurs ancêtres en laissant tomber quelques gouttes sur le sol.

Mais c’est surtout la nécessité de vivre en village qui a alimenté le développement d’une vie tribale si particulière. Une famille seule ne peut s’en sortir. On a besoin des voisins, pour travailler, pour produire des biens plus spécialisés, comme les métaux pour fabriquer des outils agricoles, ou le travail du bois pour les constructions.

La solidarité et l’harmonie sociale est une question de survie. On veille sur sa famille, mais aussi sur ses voisins. Dans toute situation, on partage, les biens, mais aussi les savoirs, les opportunités. Jamais on n’est en compétition avec l’autre, de sorte que les sociétés tribales sont extrêmement égalitaires. Et notons que cet égalitarisme, cet absence de compétition ne se traduisent certainement pas par une société immobile, stérile en innovations, bien au contraire.

Croyez-moi, la meilleure façon d’être bien en village tribal, c’est d’être ensemble. Travailler ensemble, aller au marché ensemble, s’asseoir en-dessous d’un arbre ensemble. Se sentir participer à une harmonie sociale, c’est la plus grande richesse des villageois tribaux.

On a donc besoin de vivre ensemble en village, mais on a aussi besoin d’interagir, de communiquer et d’échanger avec d’autres villages. Cela a donné lieu à l’organisation de marchés, hebdomadaires, où se rendent tous les villageois d’une bonne dizaine de villages. Ces marchés ont joué et jouent encore un rôle très important dans l’enrichissement de la culture tribale et dans la préservation de leur identité.

En effet, si la fonction première des marchés locaux est d’échanger des biens, spécialisés ou non, ils sont aussi l’occasion de dynamiser la culture. Les innovations, les nouveaux savoirs, les expériences de chacun en ce qui concerne la vie sociale, etc. Tout se discute et se transmet lors de ces rencontres. De cette façon les changements, le développement de la société tribale, sont une dynamique déclenchée par les villageois eux-mêmes, à leur rythme, dans le respect de leurs valeurs, et en respectant le précieux équilibre qui les lie à la nature.

Car c’est un autre aspect fascinant de la culture tribale, les rapports qu’ils entretiennent avec la nature. Je ne suis pas encore certains de la façon dont ces rapports se sont développés, mais il y a à mon sens deux bonnes explications.

La première vient de l’étroite dépendance de villageois en regard de leur nature. Que ce soit pour manger, boire, se laver, se soigner, ou créer son habitat, ils doivent puiser dans la nature environnante, dans la forêt, sans aucun intermédiaire, sans aucun artifice. On s’accommode de ce que la nature a à offrir, et surtout on ne fera rien qui mettrait cette nature en péril. La nature est notre mère à tous, et en village, chaque instant du quotidien rappelle cet aspect maternel et vital de tous les phénomènes qui les entourent. Si tu veux du grain dans ton assiette, tu dois travailler la terre avec patience et amour, si tu veux te soigner avec les plantes, tu dois savoir communiquer avec la nature pour qu’elle te dévoile ses secrets, si tu veux de la viande, tu dois savoir tuer un animal, phénomène assez rare et qui ne se fait qu’à des occasions particulières. La nature ce n’est pas la dompter qu’il faut faire, c’est la respecter, la comprendre, la vénérer, la remercier, la protéger, c’est tout simplement vivre avec.

La deuxième (qui explique leur rapport à la nature) est peut-être moins évidente. Il faut s’imaginer la vie d’un villageois. De sa naissance à sa mort, il a ses yeux dans le bleu du ciel, le vert des feuillages, la couleur de la terre, le blanc du granite, etc. La nature est son quotidien, jour après jour, saison après saison, année après année. Dans de telles circonstances, la vie sociale des villageois ne s’arrête pas aux relations entre humains. La frontière, dont nous avons l’habitude, entre le village «habitat humain» et la forêt «habitat de la nature», cette frontière n’existe pas. La vie sociale des villageois s’étend à l’ensemble des entités, des êtres peuplant leur environnement. Ils apprennent à communiquer avec tous ses éléments, et cette forme de communication leur permet graduellement de comprendre le monde qui les entoure d’une façon tout à fait atypique, tout à fait incompréhensible pour les esprits rationnels que nous sommes… mais cette vision du monde semble finalement beaucoup moins anthropocentriste, plus juste, vivante et magique. On est en plein dans l’animisme (qui confère une âme à tout objet)…

Culture tribale versus culture occidentale

Cela fait maintenant plusieurs années que je vis en Inde dans un environnement culturel très différent  de celui dans lequel j’ai grandi. J’ai toujours apprécié cette distance qui permet de voir le monde au travers d’une autre paire de lunettes (parce que c’est vraiment ça, changer de culture). C’est alors qu’on devient capable de poser un regard critique sur notre propre société, qu’on perd foi en le caractère universel des phénomènes, qu’on prend conscience de l’influence persistante et inconsciente de notre culture occidentale. Une culture fortement influencée par le christianisme, nos philosophes, etc. Mais je note surtout, qu’aujourd’hui, notre culture est conditionnée et mise en mouvement par un système économique dans lequel nous ne sommes plus humains, mais une sorte de machine faite pour produire et consommer. Tous ces aspects de notre culture sont devenus dangereusement une sorte de pensée dominante, le paradigme occidental, qui a pour caractéristique regrettable d’agir comme rouleau compresseur sur toutes les autres cultures.

Je voudrais donc profiter de ce constat en milieu tribal pour en venir à poser un regard sur notre propre culture, notre société. La description, très brève, que je viens de faire des communautés tribales en Inde vous a-t-elle interpellé sur nos propres modes de vie?

Moi, ce que je me dis quand j’observe mes amis villageois dans le Jharkhand, et puis que je songe à chez nous, c’est que nous sommes en parfait état d’aliénation, nous sommes étrangers à la réalité, à tous les phénomènes, … naturels. Alors que les villageois tribaux participent, font partie de ce tout, du cosmos, chez nous, tout me semble artificiel, indirect, plein d’intermédiaires, d’adoucissants, de chimères, de médicaments, de trompes l’oeil, comme si nous vivions une sorte de fiction dans un monde parallèle (pour s’en rendre compte, il suffit de se demander ce que nous pouvons encore faire sans l’intervention d’une machine, d’un gadget?). Et on évolue dans ce monde d’illusions, dans lequel nos rêves sont faussés (puisse que nos rêves concernent essentiellement l’acquisition de ces machines), un monde désenchanté (nous considérons l’éclosion d’une fleur ou un coup de foudre amoureux comme un simple processus physico-chimique, fruit du hasard de l’évolution), un monde où la norme devient la maximisation, le confort, le sophistiqué et l’insatisfaction perpétuelle.

C’est alors que je me demande «A quel point sommes-nous devenus pauvres?»

Les effets néfastes de notre culture

Ce n’est pas pour faire la morale que je dis ça, mais malheureusement, dans ce système de quête matérialiste sans fin, on ne connaît plus les limites de l’acceptable en regard de notre planète, de notre environnement, et des autres populations qui subissent les conséquences directes de notre train de vie.

Si des chiffres sont nécessaires, en voici quelques uns récents. Quelle heure est-il? Voilà, depuis hier à la même heure, 810 kilomètres carré de forêt tropicale ont été détruits, une centaine d’espèces végétales et animales se sont éteintes, 13 millions de tonnes de produits chimiques toxiques ont été répandu de part  le globe, 24.000 personnes sont mortes de faim, et 30.000 enfants de moins de 5 ans sont morts de causes médicales évitables. Baaahh

Finalement, le chiffre que je trouve le plus époustouflant est celui qui concerne la biodiversité de la planète, qui est en quelque sorte un des meilleurs indicateurs de l’état de santé global de la vie sur Terre. Savez-vous qu’en l’espace de 300 ans, curieusement depuis la révolution industrielle, la biodiversité s’est réduite de 80%. Un véritable massacre auquel nous participons encore tous aujourd’hui. En regard de la nature, on est bien pire qu’hitler.

C’est alors que je me demande «A quel point sommes-nous devenus fous?». C’est triste à dire, mais c’est pas utiliser un sac recyclable et acheter bio chez Delhaize qui va nous sauver. C’est une véritable révolution qui doit se mettre en route chez nous en Occident.

L’aide au développement?

Avons-nous arrêté de nous développer, nous les développés?

N’est-il pas temps que nous changions? On y sera de toute façon forcé un moment ou un autre. Cela fait déjà quelques années que nous dépassons de 50 % les capacités de production durable de la planète. Combien de temps arriverons-nous à vivre notre fiction sans que la réalité nous rattrape ?

Alors, c’est ça se développer. Notre développement à nous doit être profond et résoudre tous ces problèmes. De toute façon, c’est contraire à toutes les lois de la nature de dire qu’on a fini de se développer. On doit changer, mais on doit en avoir le courage, maintenant. Nous ne sommes pas l’aboutissement du développement , nous ne sommes pas développé, nous sommes en développement comme tout le monde, et c’est absolument nécessaire !

La vie tribale, pouvons-nous en prendre de la graine ?

Pourtant, lorsque l’on parle de développement, c’est plutôt vers le Sud que notre regard se porte. «Donne lui un poisson il mangera un jour, apprend lui à pêcher, il mangera toute sa vie…». Quel humour  ! Grâce à notre façon de pêcher, 90 % des grands poissons ont disparu des océans (nous les 20% de la population mondiale). Et on voudrait comme tout le monde fasse comme nous ?!

Moi maintenant, je serais plutôt tenté de dire «regarde comment notre développement a saccagé toutes les natures et toutes les cultures, et puis regarde comment ces communautés tribales vivent simplement, mais en harmonie avec leur milieu et dans un bien-être que nous avons probablement perdu. Prenons-en de la graine !!!». Ils peuvent peut-être nous aider à démarrer cette indispensable et incontournable  révolution culturelle de l’Occident.

C’est un nouveau rôle que nous voulons donner à Telluris en Belgique. Nous avons trouvé une façon très intéressante d’aider les populations tribales aujourd’hui (je vous en parle tout de suite), mais nous pouvons prendre avantage de cette relation créée avec eux pour nous remettre en question.

A l’image de ce que Telluris fait en village tribal, nous voulons fédérer toutes les bonnes initiatives, ici, en Belgique, et de cette façon promouvoir, par des élans citoyens, des changements dans notre société, même s’ils sont minuscules. Je suis heureux de vous annoncé qu’une réunion de Telluris a eu lieu aujourd’hui, juste avant cette soirée. Nous nous sommes rassemblés, une dizaine de personnes et nous, allons commencer, sur base de ce qui existe déjà, les SELs, les GACs et toutes les autres excellentes initiatives. Les faire connaître, les soutenir, les développer d’avantage. Pour notre association, c’est un nouvel élan et ça commence aujourd’hui.

La triste réalité en village tribal

Le tableau quelque peu idyllique que j’ai présenté de la vie tribale a pris en réalité de sérieux coups de haches. Je vous passe toute la tragique histoire de ces peuplades, mais il faut juste retenir que depuis la colonisation anglaise, jusqu’à aujourd’hui, de terribles événements se sont produits en village tribal.

Succession des événements :

– Devoir payer des taxes, ils ont perdu leurs terres,

– Concept de propriété privée,

– Déforestation (-75% de forêt)

– Besoin d’argent

– Infiltration de la culture moderne (compétition, individualisme, …)

– Prosélytisme religieux

L’environnement naturel, social, économique et même politique a complètement changé. Dès lors, c’est toutes la dynamique culturelle qui a été polluée, et tous les acquis culturels qui s’évanouissent peu à peu.

Rien de ce qui se fait autour ou pour les populations tribales ne se situe dans la continuité de leur culture. Il y a une rupture flagrante entre hier et aujourd’hui, et cela se traduit par une paupérisation, une précarisation, une marginalisation de leur société. Et malheureusement, tout cela a fortement fragilisé leur relations sociales.

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