Discours pour la soirée Telluris – 2008

11 Nov

Quelque part dans les forêts du Jharkhand, état de l’Inde à dominance tribale.

Je marche entre deux villages tribaux et salue poliment une charmante villageoise se rendant au marché local, du traditionnel JOAR en joignant les deux mains. JO veut dire fruit et AR veut dire ce que tu manges, mais  aussi, ce que la vie t’apporte comme opportunité. Dans leur façon de saluer, les villageois tribaux témoignent de leur vision animiste du monde, en souhaitant à leur interlocuteur d’être aussi chanceux que lorsqu’en marchant en forêt, on tombe par hasard sur un arbre plein de bons fruits. Le divin, c’est la Nature qui, d’une certaine façon contrôle destin des gens.

JESUS MARANG « Jésus est grand » me répond-elle avec autant de respect.

??? Quoi, Jésus est venu jusqu’ici ?

Que s’est-il passé ?

En sciences sociales, on appelle ça un processus d’acculturation… Un mot savant qui veut dire que certaines  personnes / communauté sont forcés de perdre leurs racines culturelle. Ah ! la culture, ça on sait ce que c’est  … vraiment ?

Dans le regard de la villageoise, j’ai pu comprendre qu’elle était agréablement surprise qu’un Diku la saluait du JOAR traditionnel. Un Diku, v’la un autre mot. Diku, c’est la façon de désigner les non-tribaux par les  villageois.

Nous ne faisons pas partie de la sphère tribale. Je viens de vous apprendre une nouvelle facette de votre  identité, vous êtes tous des Diku. Ca se fête non ?

L’identité des gens ? Voilà encore un concept étrange.

Lorsque Telluris est arrivé pour la première fois avec l’intention d’aider au développement dans le Jharkhand,  tous ces concepts nous étaient encore flous. Identité, culture ? Il n’y avait même pas de quoi s’y intéresser.  Quand on est pauvre, pourquoi s’intéresser à la culture ? Franchement ? D’abord il faut se nourrir … vendre,  épargner, acheter …

Pourtant, et c’est ce que je vais essayer de vous expliquer maintenant, aider au développement, aider les  gens à être moins pauvre, c’est bien souvent participer à une certaine forme d’acculturation et c’est aussi  violer la sphère identitaire des gens.

Bon, un peu de lumière sur tout ça !

Naître en Belgique, vous savez ce que c’est. Nous avons chacun notre histoire, mais nous avons un point  commun, nous avons tous une histoire belge. Si bien que vous serez reconnu comme belge… francophone au regard de vos compatriotes, et vous dissimulerez difficilement vos origines face à un français par exemple.

Comment un français vous reconnaîtra-t-il ?

Votre accent ? Certainement. Un peu votre vocabulaire, vos références politiques. Si vous avez les cheveux  blonds, ah v’loi un du Nord ! Et finalement, votre plaque de voiture qui affiche votre appartenance à une  nation, un territoire entouré de frontières.

Être belge est bien une partie de notre identité, mais finalement c’est bien peu de chose de cette identité. C’ est lors de rencontres avec d’autres personnes que les différentes facettes de notre identité se forment et se  manifestent. Et nos rencontres quotidiennes se réalisent dans un environnement social beaucoup plus  proche.

Si je rencontre quelqu’un des Ardennes, je lui réponds ah, moi, je suis du brabant wallon, j’étais dans telle  école, je suis pour le club d’Anderlecht, je préfère la Stella à la Jup, je n’utilise que Mac car PC c’est nul, je  porte telle marque car j’adhère à l’image qu’elle représente, je mange chez Quick et pas chez Mc Do, je vote  écolo, je suis fan de U2, j’admire sœur Emmanuelle, je sors à la Doudingue, j’aime jouer au Sudoku, je roule  en Volvo, j’étais scout, j’aime le carnaval, je suis donateur chez Telluris, etc. Nous appartenons à d’ innombrables groupes, souvent virtuels, qui constituent autant de facettes de notre identité. Il suffit que vous  rencontriez quelqu’un qui partage une des facettes de votre identité pour que cette personne soit  automatiquement plus proche de vous. Si la personne que nous rencontrons possède une opposition à une de vos appartenances, nous allons bien souvent dresser et raidir notre différence.

La culture ! Votre culture, elle est la somme de toutes ces facettes identitaires. Elle est d’abord individuelle.  Je m’appelle Stephan, Je suis une culture unique, qu’on appelle d’habitude la personnalité, celle de Stephan,  personnage que je crée avec plus ou moins de liberté tout au long de ma vie dans mes relations avec les  autres! En fait, c’est un phénomène bien connu. On développe une partie différente de sa personnalité avec  chaque personne. Si bien qu’il est quelque fois difficile de se retrouver en compagnie de deux personnes  avec qui on a développé des facettes très différentes de notre personnalité. A chaque seconde, j’exprime un  peu de ma personnalité. En fait, j’affirme mon identité que je n’arrête pas de construire grâce à mon réseau  de relations.

Sommes-nous des oignons ou des artichauts ? La culture d’une personne, c’est la couleur de son identité, et  je la construis, je la partage dans un espace social (et naturel dans le cas d’un villageois tribal) dans lequel j’ interagis, je communique depuis que je suis né. Ca commence par la famille, puis les amis, puis l’école, mon  milieu professionnel, mon quartier, mon église, mes clubs etc. Tout ces milieux sociaux sont des sphères identitaires, des entités culturelles qui s’englobent, se chevauchent, s’entremêlent.

On construit, on intègre des bulles sociales dont les images sont des reflets de ma propre personnalité. La  culture devient culture de groupe. Le groupe se crée son identité. Et je vais défendre cette identité, car je défends une part de mon identité. Pensez à la solidarité entre juifs, entre ouvriers, entre ceux qui manifestent pour les sans papiers.

Mais la culture peu aller beaucoup plus loin que ça.

Jusqu’à la taille d’une nation, puis à la taille de ce qu’on peut appeler une civilisation.

A quelle civilisation appartenons-nous ?

L’Occident !

De l’Amérique, à l’europe, l’australie, et même le Japon, la corée du Sud.

Un jour, si on rencontre des extraterrestres, on conscientisera notre culture de terrien !

Je suis de la planète Terre. C’est d’ailleurs la signification de Telluris.

Dès que l’on partage des attributs culturels, on crée une culture de groupe qui peut avoir une taille de la  famille à la planète tout entière.

Nous avons fait une petite enquête dans les villages. Nous avons interroger des villageois, leur demandant  simplement : qui êtes-vous ?

Les réponses étaient variées. Certains donnaient d’abord leur nom. Je m’appelle Kalyan Nag Munda. Le nom  possède en-soi l’identité de la personne, le clan et la tribu. D’autres donnaient directement le nom de leur  village. Je suis de Koyongsar. D’autres renseignaient leur appartenance religieuse, je suis Sarna. D’autres  ont répondu quelle était leur profession, je suis charpentier. En insistant pour obtenir plus de réponses, on  obtenait je suis de la tribu Munda, puis, je suis du Jharkhand et insistant encore, je suis indien.

L’identité première des gens est une identité de proximité. C’est celle dans laquelle on se sent bien, car c’est  celle qui se construit dans les relations quotidiennes, humaines. C’est dans ces relations que l’on développe  le respect, l’affection et l’amour. C’est seulement dans ces relations de proximité que l’on peut trouver le vrai  bonheur.

En demandant à quelqu’un qui il est, la personne va inconsciemment faire référence à la sphère identitaire  dans laquelle il trouve le bonheur. Et les villageois tribaux sont des gens heureux…

Alors, pourquoi Telluris dépense autant d’énergie à aider des gens heureux ?

D’abord par admiration de la culture tribale. Être heureux, c’est tout un art ! Dans toutes leurs activités, les  villageois savent cultiver le bonheur.

Nous avons observé deux aspects importants de la culture tribale qui contribue efficacement à ce bonheur.  Le premier est la façon dont les villageois sont en rapport avec la nature. Les autres êtres vivants, les  arbres, les plantes, les animaux etc. sont des personnes à part entière et sont donc  digne de respect et même d’un dialogue. Les réseaux sociaux des Munda ne s’arrêtent pas aux frontières du village,  ils s’étendent dans la Nature. Donc on se sent bien dans la nature ! Dire bonjour à un arbre avant de se  coucher à l’ombre de ses branches ou de lui prendre une mangue, quel plaisir. Et la nature le rend bien. Vous  avez vu dans le film à quel point la forêt est importante pour les villageois pour satisfaire toute sorte de  besoins.

Le deuxième aspect concerne l’échange. A l’inverse de chez nous, l’échange en milieu tribal construit et  entretient les rapports sociaux. C’est magnifique à voir. Se promener sur un marché local ou sur le chemin  menant au marché, c’est se baigner dans un tissu social harmonieux, chaleureux, simple et honnête. L’ échange se fait toujours face à d’autres villageois, et dès lors, vous êtes socialement responsabilisé, pas  besoin de contrat. C’est beaucoup plus ressourçant que de faire ses courses chez carrefour.

Le problème, c’est que les Munda vivent aussi en 2008 et subissent de plein fouet les conséquences du  développement des autres. Déforestation, expropriation, système de taxe, etc. Sans forêt, que faire ?

Apprendre à gérer avec ce monde moderne. Mais ce monde moderne a le gros défaut de ne tolérer aucune  différence culturelle, essentiellement du fait de son système d’échange, le système économique que vous  connaissez et toutes ses conséquences sur la façon de vivre en société. Soyez honnête, généreux, humain,  et vous serez pauvre. Et lorsque l’on devient pauvre aujourd’hui, on est forcé de perdre aussi sa culture, son  identité traditionnelle pour devenir un simple pion dans un système global, un système qui confond richesse et  bonheur, compétition et bien-être social, ressource et nature, ressource humaine et les gens.

C’est ici que vient la question de l’aide au développement.

Aider au développement est généralement compris comme une démarche entreprise en vue d’aider des  populations précarisées à sortir de la pauvreté. Soulignons que le plus souvent cette pauvreté tient ses  origines dans l’intervention d’une puissance occidentale du temps de la colonisation.

« Développer » disions-nous, nous avons une forte propension à confondre développement avec  occidentalisation du monde. On apprend au villageois à produire, à vendre, à gérer de l’argent, à investir. Par  la même occasion, les villageois bénéficient de technologies modernes en substitut à leurs méthodes  traditionnelles.

Mais bien souvent, en échange d’une télé et d’un tracteur, la communauté se perd culturellement et se fond  socialement dans la masse des exclus en voie de développement, arrimés désormais au désir de tendre vers  l’idéal occidental, alimenté par les contenus télévisuels.

Pour terminer, je dirai qu’il y a qu’une chose qu’on peut consommer sans modération, les relations.

D’autre part, et ça je dirai que c’est la plus grande force de Telluris, ces actions concrètes reposent sur un  cadre théorique très élaboré et qui fournit à l’ONG, des principes, une méthodologie, un manuel d’utilisation à  l’usage de toutes personnes impliquées. Dans le travail social que nous faisons avec les villageois tribaux,  les surprises ne manquent pas. De l’animateur social dans les villages, au coordinateur de projet en passant  par l’expert en marketing ou en gestion des forêts, tous sont quotidiennement invités à prendre des décisions.  C’est pour cette raison que chez Telluris, chacun prends l’habitude de réfléchir en terme de vision et de  stratégie. Cela permet à ces personnes, ces Telluriens de se sentir guider dans chacune de leurs décisions.  Je vous donnerai des exemples plus tard.

Alors quel est ce rêve, cette vision et quels sont ces principes, cette stratégie ?

Je vous propose de les découvrir au travers des quelques explications que je vais vous donner maintenant.

C’est en fait pénétrer cette bulle identitaire qui procure cette sensation de sérénité.

On peut comparer ça à des bulles identitaires que nous connaissons bien. La famille, l’école, son milieu  professionnel, son pays, etc. Ce sont toutes des bulles sociales au sein desquelles on se sent appartenir à  quelque chose et dans lesquels on développe tel ou tel comportement.

Qu’est-ce qui fait que dans cette bulle identitaire, on perçoit tel ou tel genre d’ambiance ?

Pour qu’il y ait une bulle identitaire, il faut qu’il y ait une certaine forme de relation qui soit géographiquement  ou virtuellement limité. Et dans ces relations, les gens vont adopter avec le temps des façons de vivre, de se  comporter, de voir et de comprendre le monde, de le vénérer etc. En fait, ces entités, ces identités, sont  porteuses de ce qu’on appelle une culture !

Proximité, relations, construction identitaire, entité culturelle, la couleur d’un groupe. Le même processus peut  s’observer à des niveaux qui vont de celui de la famille (vous avez votre propre culture familiale), au village,  au club de sport, à la ville, au pays, à la civilisation.

Aujourd’hui, les entités culturelles, ces bulles identitaires ont pris des formes diverses, multiples et  compliquées. Pour construire une identité de nos jours, il n’est plus vraiment nécessaire d’avoir une relation  de proximité. On peut se rassembler autour d’une idée transmise par le biais de réseaux organisés,  hiérarchisés, et par le biais de médias de communication. Pensez aux différentes religions et leur église, les  nations et leur gouvernement, l’occident et son idéologie politico-économique. Quelque fois l’identité se  construit même à des niveaux plus virtuels comme le fait de s’habiller avec telle ou telle marque, être fan d’un  groupe de musique, appartenir à un groupe sur Facebook, etc.

Il est donc évident que la perception que l’on a en pénétrant un milieu tribal témoigne en fait d’un fort  contraste culturel.

En fait, une étape cruciale de Telluris a été la découverte des communautés tribales du Jharkhand.

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